Station no 3 du Parcours de découverte du Villars (article mis à jour le 20/10/2026)
Trois siècles d’histoire au bord de la Saône
Trois siècles d’histoire fluviale, de pierre et de sociabilité rurale au Villars
Niché au pied du promontoire calcaire du Villars, au bord du Chemin du Mollet et tout près du viaduc/pont ferroviaire, le Lavoir du Port (dit de la Beurnotte) constitue un haut lieu du patrimoine vléron.
Des gués antiques à la transaction médiévale de 1281, des cartes de Cassini au cadastre napoléonien, de l’iconographie du XIXe siècle aux recensements de la population, cet article raconte l’histoire des franchissements du fleuve, du brassage avec la Bresse voisine et des traditions populaires du village.
Témoin tricentenaire de la vie vlérone, cet ensemble patrimonial exceptionnel raconte à lui seul l’histoire des transports, de la batellerie sur la Saône et de la sociabilité rurale.
1. Origine toponymique
La mémoire des « Beurnes » et la résurgence karstique
Si le site est historiquement désigné sous le nom de Lavoir du Port en raison de sa contiguïté immédiate avec l’ancien complexe portuaire de la commune, la mémoire populaire l’appelle fréquemment Lavoir de la Beurnotte. Cette double appellation puise ses racines directement dans la géologie et le dialecte locaux.
L’étymologie locale : Le terme dialectal « Beurne » sert à désigner dans le Mâconnais le quartier des grottes, des entailles naturelles et des cavités qui érodent la falaise calcaire dominant la Saône. Le massif calcaire du Villars, de nature karstique et friable, est miné par l’infiltration des eaux de surface qui réémergent au pied du relief.
La résurgence naturelle : Captée sous une voûte séculaire, l’eau claire de la résurgence alimente le bassin à une température remarquablement constante tout au long de l’année. Ce microclimat aquatique favorise le développement d’une végétation spécifique (mousses d’eau vive, cresson sauvage) et crée un havre de fraîcheur préservé en contrebas du bourg.

2. Des gués antiques à la transaction féodale de 1281
Bien avant l’installation du bac moderne, la traversée de la Saône au droit du Villars constituait un point de franchissement majeur utilisé dès la Protohistoire et l’Antiquité gallo-romaine lors des étiages estivaux. Les recherches archéologiques et géomorphologiques identifient une chaîne de gués naturels sur la Grande Saône dont le cours n’était pas encore maîtrisé, reliant le Mâconnais (terre de Royaume) à la Bresse (terre d’Empire) : le gué de la Mare-Jandeau (Ormes), le gué de l’Épine (Simandre), le gué du Villars (face à Préty) et le gué de La Truchère.
Au Moyen Âge, ce point de passage au bord du fleuve place Le Villars au cœur des rivalités féodales entre le Prieuré bénédictin de l’église Sainte Marie-Madeleine du Villars (dépendant directement de la puissante Abbaye Saint-Philibert de Tournus) et la Châtellenie bressane de Cuisery, détenue par les Sires de Bâgé puis rattachée au Comte de Savoie. Les contestations récurrentes sur les droits de péage, de pêche et de passage aboutirent à une transaction solennelle et formelle d’arbitrage en juillet 1281 fixant les droits respectifs des religieux et des seigneurs sur les rives de la Saône.
Conclue entre l’Abbé de Tournus, le Prieur du Villars (prior de Villario) et Amédée de Savoie (sire de Bâgé) avec son épouse Sybille, ce traité, conservé dans les cartulaires médiévaux, règle définitivement les litiges d’usage sur les forêts, les pâturages (blairies) et les droits de justice au bord de la rivière.
Il stipule notamment que les deux tiers des bois disputés (comme le Mollard Audran et Juchaut) sont restitués en toute propriété au Prieuré du Villars, tandis que le dernier tiers reste à l’usage des habitants de Cuisery contre une redevance annuelle de 40 boisseaux d’avoine payable chaque 11 novembre au Prieuré de Préty.
3. Le Port du Villars à travers la cartographie historique
L’importance stratégique du site du Port et de son passage d’eau est amplement documentée par la cartographie ancienne :
• La Carte de Cassini (XVIIIᵉ siècle) : Dressée au XVIIIᵉ siècle par l’Académie Royale des Sciences, la carte de Cassini figure explicitement le tracé du fleuve, le relief du coteau vléron et les axes de communication convergeant vers les embarcadères bressans.

• Le Cadastre Napoléonien (1834) : Établi en 1834, le plan parcellaire met en évidence le quartier du Port, le tracé du Chemin du Mollet, la source du lavoir et la bâtisse en pierre de taille abritant le logement du passeur.

• L’Attestation hydrographique de 1757 : Un rapport officiel rédigé en 1757 et conservé aux Archives départementales de Saône-et-Loire confirme la primauté du site : « Il y a quelques bateaux qui la traversent pour la commodité publique, mais Pont-Seille et Le Villard sont de véritables bacs ».
4. Le XVIIᵉ siècle
Une création stratégique et un carrefour de transit
Bien avant l’apparition des transports modernes, le quartier du Port constituait le cœur battant des échanges du village. Implanté sur la rive droite de la Saône, cet aménagement portuaire au XVIIᵉ siècle découle directement de la volonté du Seigneur de la Truchère (dont le domaine se trouvait sur la rive gauche de la Saône, un peu plus en aval) de contrôler et de valoriser ce point de franchissement stratégique sur la rivière :
- Le bac et la maison du passeur : En l’absence de pont, le bac assurait une liaison indispensable entre la rive droite (Le Villars) et la rive gauche de la Saône. La bâtisse en pierre qui jouxte le lavoir est l’ancienne demeure du passeur, chargé de faire traverser habitants, marchandises et bétail d’un côté à l’autre de la Saône.
- Le relais de halage et l’auberge : En aval de la maison du passeur, le site accueillait, un relais pour les équipages de halage (mariniers et animaux de trait tirant les barges le long du chemin de rive) ainsi qu’une auberge offrant gîte et couvert aux voyageurs, aujourd’hui disparus.
- L’édification du lavoir : C’est dans ce contexte d’intense activité marchande et fluviale qu’est aménagé le lavoir d’origine au XVIIᵉ siècle, répondant à la fois aux besoins des riverains, des lavandières et des mariniers de passage.
5. Le témoignage visuel d’une lithographie romantique
Une remarquable lithographie monochrome préservée dans la collection de la Famille Bertheau apporte un témoignage visuel exceptionnel sur l’aménagement du Port au milieu du XIXᵉ siècle. L’absence absolue du viaduc ferroviaire permet de dater l’œuvre avec certitude avant 1854, date de l’inauguration de la ligne de chemin de fer P.L.M., probablement entre 1830 et 1850.
Tandis que le traitement de la lumière, l’esthétique romantique du paysage et la tenue vestimentaire des personnages placent cette œuvre dans le deuxième quart du XIXᵉ siècle, âge d’or des recueils de gravures pittoresques en Bourgogne.

Lithographie originale (collection Famille Bertheau)

Lithographie colorisée par l’IA
La composition s’organise en trois plans d’une grande valeur ethnographique :
- Au premier plan (la Saône et ses berges) : Sur la gauche, une petite embarcation transporte avec le passeur des habitants ou bien des pêcheurs sur les eaux calmes de la Saône. Sur la berge en pente douce à droite, un attelage de chevaux de trait est guidé le long du chemin de halage, illustrant la traction animale des bateaux.
- Au second plan (le quartier du Port) : Au pied du coteau se détachent les toitures basses du lavoir du XVIIe siècle, de la maison du passeur et plus en aval de l’ancienne auberge proche de la berge.
- Au troisième plan (le bourg haut) : La pente du coteau arboré conduit l’œil vers la crête où se détache la silhouette romane de l’église paroissiale et priorale du Villars avec son clocher carré, flanquée des bâtiments du prieuré.

6. L’immigration bressane et le brassage démographique
Le Bac du Port n’était pas seulement une infrastructure de transport : il constituait la porte d’entrée d’un important flux migratoire depuis la Bresse. L’analyse informatique des 20 recensements nominatifs du Villars (1836 à 1936) montre que plus de 250 habitants recensés au village étaient originaires de la rive gauche de la Saône.
| Commune d’origine en Bresse (Rive gauche) | Mentions aux recensements du Villars |
| Romenay | 75 mentions |
| Simandre | 55 mentions |
| La Truchère | 38 mentions |
| Lacrost | 35 mentions |
| La Chapelle-Thècle | 27 mentions |
| Sermoyer | 22 mentions |
| Ratenelle | 17 mentions |
| Vescours | 16 mentions |
| Cuisery | 13 mentions |
7. Les métiers et figures du fleuve au XIXe siècle
Au XIXe siècle, tout un quartier du village vivait en symbiose avec la Saône, regroupant des professions spécialisées enregistrées dans les actes de l’état civil :
- Les Passeurs du Bac : Administré par la commune qui mettait son fermage aux enchères, le bac était servi par des hommes aguerris, à l’image de Claude CORTOT (né en 1829), recensé comme passeur sur la Saône et logé dans la maison en pierre rosée du Port.
- Les Mariniers et Bateliers : Grandes dynasties locales comme les MAZOYER, les MONBARBON et les BOUVIER, qui assuraient le transport des marchandises et le guidage des péniches le long du chemin de halage.
- Les Pêcheurs Professionnels : Les familles PUTET, CADOT et GUION exploitaient les biefs du fleuve et alimentaient en poissons frais les marchés et auberges de Tournus et du Villars.
- Les Blanchisseuses : On comptait au village jusqu’à 11 blanchisseuses professionnelles travaillant les pieds dans l’eau ou aux margelles du lavoir.
6. Dispositif hydraulique
L’ensemble du lavoir est un chef-d’œuvre d’ingénierie rurale traditionnelle conçu pour apprivoiser la source karstique : la voûte d’émergence, le premier bassins et le grand bassin.
• La voûte d’émergence (XVIIᵉ siècle) : L’eau émerge au pied du rocher sous un berceau voûté en maçonnerie de calcaire local, garantissant la protection de la résurgence.

• Le premier bassin (rinçage) : Le canal d’amenée se déverse d’abord dans un petit bassin rectangulaire en eau vive avec déversoir continu, spécialement réservé au rinçage à l’eau claire.

• Le grand bassin (lavage) : L’eau rejoint ensuite le bassin principal bordé de larges dalles inclinées en pierre de taille (les « pierres à laver »). Une entaille taillée dans la margelle abrite le trop-plein et la vanne de vidange.

7. Ethnologie et sociabilité
Le grand rituel de la « Buée »
Au-delà de son rôle technique, le lavoir du Port était le centre névralgique de la sociabilité féminine du village :
- Le travail des lavandières : Calées genoux protégés dans leur boîte à laver (la bouillotte ou garde-genoux), les femmes y exécutaient un labeur physique exigeant, frottant, brossant et battant le linge à l’aide de leur battoir en bois sur la pierre inclinée.
- Le rythme de la buée : Lors des grandes lessives (la buée), le linge de maison était d’abord bouilli dans une grande cuve à la maison avec de la cendre de bois (riche en potasse), avant d’être acheminé au lavoir pour le rinçage énergique à l’eau courante sous la voûte.
- Un espace d’échange et de parole : Éloigné du centre du bourg, au pied de son promontoire, le lavoir constituait un espace d’entraide, de solidarité, de transmission orale et d’échanges de nouvelles entre les femmes du village.
8. Figure de la mémoire orale
La dernière passeuse du Villars
L’histoire du lavoir et du passage d’eau est indissociable de la mémoire populaire de Marie DEMANGET (1886–c. 1975), surnommée affectueusement « La Beurnotte » par plusieurs générations de Vlérons.
L’étude croisée des recensements nominatifs de 1911 à 1936 permet de retracer fidèlement sa biographie. Originaire de Lacrost, Marie Demanget s’installe au Port après son mariage avec Jean-Claude Demanget (1875–a. 1931), pêcheur professionnel, puis maçon, originaire de La Truchère. Devenue veuve, elle s’enregistre au recensement de 1931 sous la profession de pailleuse de chaises, récoltant et tressant les roseaux des berges de la Saône.
Logée dans la maison mitoyenne du lavoir, Marie Demanget a continué bénévolement et à la demande, jusque dans les années 1960, à faire franchir la Saône aux habitants, aux promeneurs et aux pêcheurs à bord de sa barque en bois, restant dans la légende locale comme la toute dernière passeuse du Villars.
Certains Vlérons se souviennent encore de son fils Jean, né au Villars en 1913 où il repose désormais, d’une extrême gentillesse, qui – coiffé de son béret – excellait à la pêche et aimait lire allongé dans les hautes herbes du bord de Saône…
9. La révolution du rail
L’arrivée de la ligne PLM (1854)

- L’essor des transports au XIXᵉ siècle transforme radicalement le paysage vléron et marque la fin d’une époque pour le quartier du Port :
- La construction du tronçon Chalon – Tournus – Mâcon : Conçue pour relier Paris à Lyon et à la Méditerranée (futur réseau Paris-Lyon-Marseille PLM), la voie ferrée fait l’objet d’un vaste chantier de terrassement et d’ouvrages d’art au début des années 1850. La section traversant Le Villars entre Tournus et Mâcon est officiellement inaugurée le 10 juillet 1854.
- Le viaduc du Villars (PK 413,3) : Pour maintenir un profil de voie régulier le long du coteau vléron, les ingénieurs érigent un imposant viaduc qui franchit le bief au niveau du Chemin du Mollet, venant surplomber directement le lavoir et la maison du passeur, et affublé d’un pont permet le passage du Mollet aux bords de Saône.
- Une rupture économique et paysagère : La rapidité des convois à vapeur supplante rapidement le bac et la batellerie traditionnelle. Le relais de halage et l’auberge perdent leur raison d’être. Des aménagements ultérieurs au XXᵉ siècle (électrification, bétonnage de renfort des talus) parachèvent cette superposition architecturale entre la modernité ferroviaire et l’ouvrage séculaire du XVIIᵉ siècle.
- Les vestiges sauvegardés : De cet important complexe portuaire voulu par la seigneurie de La Truchère, seules la maison du passeur et la structure du lavoir ont traversé les siècles jusqu’à nous.
9. Idée de promenade
Le site du Lavoir du Port constitue une étape incontournable d’une boucle pédestre à travers le patrimoine du Villars :
- Départ du bourg haut : Admirer l’église romane Sainte-Marie-Madeleine, le prieuré et la vue panoramique sur la vallée de la Saône et la Bresse.
- La descente des Beurnes : Emprunter le flanc de colline par le Chemin du Mollet, au milieu de la végétation ombragée.
- Halte au Lavoir du Port : Découvrir la voûte du XVIIᵉ siècle, le double bassin et la maison du passeur tout près du viaduc et du pont ferroviaires.
- Bord de Saône : Poursuivre jusqu’à la berge pour marcher le long de l’ancien chemin de halage, en passant au sud par la plage du Villars et son ponton, sur les traces des mariniers d’autrefois.
Sources historiques, universitaires, cartographiques et visuels
- Archives Départementales de Saône-et-Loire (AD71) : Registres paroissiaux, état civil (1613–1908) et recensements nominatifs de la population du Villars (1836–1936). Dépouillements informatisés de l’association Les Amis du Villars.
- Cartographie : Cadastre Napoléonien (1834), Carte de Cassini (XVIIIᵉ siècle) et plans anciens du Service Hydrographique de la Saône.
- NOUVELLET, Yves (2013) : Un canton entre Saône et Grosne : Le canton de Sennecey-le-Grand au Moyen Âge, Mémoire de Master 2, Université de Bourgogne (pour l’étude géomorphologique de la Saône, les gués antiques Préty-Le Villars et la transaction de 1281).
- MAERTEN, Jean-Marie & MOUILLEBOUCHE, Hervé (2010) : Mottes et castra du Mâconnais et du Tournugeois, CeCaB / SAAST (pour la citation de 1757 sur le bac du Villars et le réseau fortifié de la Seille).
- Association Les Amis du Villars : Etude « Analyse Démographique du Villars (1836–1936) ».
- Lithographie : Collection Famille Bertheau
- Crédits photos : Clichés © Association Les Amis du Villars.

