(article mis à jour le 15/10/2026)
Un siècle de mutations (1836–1936) et mises en perspective avec les recensements contemporains
1. Introduction et préambule méthodologique
On représente souvent le village traditionnel du XIXe siècle comme une communauté figée, fermée sur elle-même, où les mêmes familles cultivaient les mêmes terres de génération en génération.
L’analyse statistique et informatique des 20 campagnes de recensement menées au Villars entre 1836 et 1936 (Archives départementales de la Saône-et-Loire) — totalisant 8 611 enregistrements individuels — démontre au contraire une dynamique humaine d’une grande fluidité.
Avertissement méthodologique sur les registres de recensement
Les recensements nominatifs enregistrent exclusivement la population résidante permanente présente au jour du dénombrement (chefs de ménage et exploitants agricoles résidants). La baisse de l’effectif d’un patronyme dans les registres traduit une mutation d’activité (départ vers les centres urbains de Tournus, Mâcon, Chalon, Lyon ou Paris), mais ne signifie en aucun cas l’extinction biologique de la lignée ni la perte des attaches vlérones.
De grandes familles comme les Cortot (grands-parents du compositeur Edgar Varèse et du pianiste Alfred Cortot) ou les Richy ont conservé leurs demeures, leurs terres et une présence estivale et affective très forte au village tout au long du XXe siècle, bien qu’elles n’apparaissent plus comme chefs d’exploitation agricole résidants lors de certains recensements.

Figure 1 : Évolution de la population résidante globale du Villars (1836-1936)
2. Toponymie et géographie : La ‘Rue Vivien’ résolue
L’étude des registres du XIXe siècle se heurte souvent à des dénominations de voies aujourd’hui disparues. Entre 1851 et 1936, l’un des secteurs les plus densément peuplés du village est systématiquement enregistré sous le nom de ‘Rue Vivien’.
Avant la formalisation officielle des noms de voies (réalisée par la municipalité et Les Amis du Villars entre 1998 et 2012), il n’existait pas de plaques de rues, ni de numérotation. Les agents recenseurs désignaient sous le nom générique de ‘Rue Vivien’ (en hommage à une grande famille bourgeoise tournugeoise qui y possédait des terres) l’ensemble du hameau perché formant la boucle du Quartier d’en Haut.
En croisant l’ordre séquentiel des ménages lors des recensements avec le cadastre actuel, on reconstitue le circuit physique de l’agent recenseur :
- Montée depuis la place du village par l’actuelle Rue de la Croix.
- Parcours de la boucle du sommet (l’ancienne Rue Vivien) : l’agent s’engageait à droite dans l’actuelle Rue Edgar Varèse (où se trouvait la propriété des grands-parents Cortot), puis contournait le hameau pour redescendre par l’actuelle Rue Millet.
- Jonction avec la Rue de l’Oiseau pour revenir vers la place du village.

Figure 2 : Répartition spatiale de la population par rue / quartier au recensement de 1936
3. Trajectoire démographique & Immigration bressane
En 1836, la commune compte 122 patronymes distincts. En 1936, elle en enregistre 180. La confrontation nominative montre que seules 15 familles présentes en 1836 comptaient encore des ménages agricoles résidants en 1936. En un siècle, 87,7 % des foyers d’exploitation d’origine ont été renouvelés.

Figure 3 : Courbes de déclin des 5 principales familles de souche de 1836 (Bouillon, Richy, Cortot, Billard, Canot)

Figure 4 : Ascension des nouvelles familles issues de l’immigration rurale (Villerot, Lamberet, Mairet, Perret, Cardon)
Pour compenser ce départ des résidents agricoles, Le Villars a attiré une importante population rurale venue des deux rives de la Saône. L’analyse des lieux de naissance révèle deux contingents majeurs :
- Le contingent de la Bresse (Rive gauche) : Romenay (75 mentions), Simandre (55), La Truchère (38), Lacrost (35), La Chapelle-Thècle (27), Sermoyer (22), Ratenelle (17), Vescours (16), et Cuisery (13). Ce flux traversait la Saône par le Bac du Port du Villars.
- Le contingent du Tournugeois/Mâconnais (Rive droite) : Tournus (175 mentions), Uchizy (68), Farges-lès-Mâcon (55), et Plottes (45).

Figure 5 : Répartition des origines géographiques des habitants nés hors commune (1872-1936)
4. Mutation des métiers & sociologie économique
La structure socioprofessionnelle du village subit une métamorphose intégrale entre 1836 et 1936 :
- Artisans et carriers : En 1836, Le Villars compte 38 à 48 artisans et ouvriers qualifiés, dont 24 carriers exploitant le calcaire du coteau. En 1936, il ne reste que 3 artisans (menuisiers, maçons).
- Crise du phylloxéra : Entre 1846 et 1876, 25 à 33 habitants se déclarent ‘vignerons’. Après le phylloxéra des années 1880 (1 seul vigneron en 1891), les viticulteurs se reclassent sous l’appellation ‘cultivateur’.
- Fin de la domesticité résidente : Les 38 domestiques logés de 1836 sont remplacés en 1936 par un salariat agricole indépendant (35 ouvriers agricoles et journaliers).
- Chemin de fer et usines : L’entre-deux-guerres voit l’émergence des agents du P.L.M. (cantonniers, poseurs, télégraphistes) et de 10 ouvriers d’usine travaillant dans les centres industriels de Tournus.

Figure 6 : Comparaison des structures socioprofessionnelles entre 1836 et 1936
5. Vie quotidienne, école, Saône et société
L’analyse approfondie des données individuelles apporte un éclairage vivant sur le quotidien vlérons :
- Réduction du foyer : La taille moyenne des ménages passe de 3,8 personnes en 1836 à 3,0 personnes en 1936, reflétant le passage de la grande ferme patriarcale au foyer nucléaire.
- L’économie de la Saône : Au Port du Villars et à La Roche Maillard vivaient mariniers (familles Mazoyer, Monbarbon, Bouvier), pêcheurs (Putet, Guion, Cadot) et fermiers du bac.
- Les nourrices et enfants de la Seine : À partir de 1880, de nombreuses familles vlérones accueillent des enfants en nourrice de l’Assistance Publique (familles Fleury, Duperron, Ménard, Chazel).
- L’histoire de l’école : Chronique des instituteurs communaux, comme Placide Mallein (1836-1846) et François Berthot (1866-1881), jusqu’au couple emblématique Borreau-Bellion (1911-1936).
- Travail des femmes et veuvage : 51 couturières, 11 blanchisseuses de Saône, gardes-barrières, épicières et aubergistes. En 1936, 15 % des foyers sont dirigés par des veuves chefs de ménage.

Figure 7 : Évolution des tranches d’âge et vieillissement de la population résidante (1836 vs 1936)
6. Mise en perspective : Le Villars des recensements récents
La mise en regard des données historiques (1836–1936) avec les recensements contemporains de la fin du XXe et du début du XXIe siècle (1982, 1990, 1999 et récents) permet de mesurer l’ampleur de la mutation d’un bourg agricole traditionnel vers une commune résidentielle et rurbaine moderne.
6.1. La trajectoire démographique : Du déclin séculaire à la stabilisation
Après le sommet de 600 habitants atteint sous la Monarchie de Juillet (1841) et le déclin ininterrompu causé par l’exode rural (jusqu’au point bas de 269 habitants en 1931), la population du Villars s’est remarquablement stabilisée au cours des quatre dernières décennies :
- Recensement de 1982 : 269 habitants.
- Recensement de 1990 : 286 habitants.
- Recensement de 1999 : 235 habitants.
Le village a ainsi trouvé un point d’équilibre démographique durable autour de 250 à 280 habitants, en cohérence avec la capacité d’accueil de son bâti et de son territoire.
6.2. L’inversion du bassin d’emploi : de l’autarcie à la « rurbanisation »
La mutation la plus spectaculaire concerne la localisation du travail :
- Au XIXe siècle (1836–1851) : 100 % des actifs travaillaient sur le territoire communal (agriculture, vigne, carrières, artisanat du bourg, commerces et artisanats divers).
- À la fin du XXe siècle (1999) : Les chiffres du recensement récent révèlent une inversion totale :
- Seuls 22,6 % des actifs travaillent encore dans la commune. À l’inverse, 77,4 % des actifs vlérons travaillent hors de la commune (principalement à Tournus, Mâcon, Chalon-sur-Saône et dans les zones industrielles environnantes).
Cette mutation a été rendue possible par la généralisation de l’automobile individuelle (84,7 % des ménages vlérons équipés d’au moins un véhicule au recensement de 1999). Le Villars est devenu une commune résidentielle prisée pour sa qualité de vie et sa proximité des grands axes de communication.
6.3. Métamorphose de l’habitat et résidences secondaires
En 1999, le recensement comptabilise 139 logements au village, répartis entre :
- 111 résidences principales (79.9 %).
- 20 résidences secondaires ou logements occasionnels (14.4 %).
- 8 logements vacants (5.8 %).
La part significative de résidences secondaires (près de 15 % du parc immobilier) témoigne de l’attrait touristique et patrimonial du Villars. Cette utilisation résidentielle du bâti ancien s’inscrit dans le prolongement direct du mouvement d’attachement foncier inauguré au début du XXe siècle par des familles de villégiature comme les Cortot et les Varèse.
6.4. La fin de la société paysanne de masse
Alors qu’en 1836 plus de 80 % de la population tirait sa subsistance du travail direct de la terre ou de la pierre, l’agriculture ne représente plus aujourd’hui qu’une poignée d’exploitations mécanisées et spécialisées. La structure socioprofessionnelle moderne est désormais dominée par :
- Les salariés du secteur privé et de l’industrie de la vallée de la Saône.
- Les employés de la fonction publique (enseignement, santé, administration).
- Les artisans et commerçants itinérants ou extérieurs.
- Une proportion élevée de retraités (près de 30 % de la population), attirés par le calme et le cadre patrimonial du village.
6.5. De la gestion autonome à l’intégration intercommunale
Pendant tout le XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe siècle, la commune du Villars gérait de manière autonome l’ensemble de ses équipements de proximité (école communale, garde champêtre, pompe à incendie, bac du Port, entretien de la voirie).
Aujourd’hui, les recensements récents s’inscrivent dans le cadre de l’intégration au sein de la Communauté de Communes Mâconnais-Tournugeois, mutualisant les services généraux (déchetterie, développement touristique, environnement, gestion des eaux) tout en préservant la souveraineté et l’identité du village.
Tableau comparatif à deux siècles d’intervalle
| Indicateur clé | Bourg traditionnel (1836) | Entre-deux-guerres (1936) | Village moderne (1999) |
| Population globale | 535 habitants (pic à 600 en 1841) | 310 habitants | 235 – 280 habitants (stabilisé) |
| Taille moyenne ménage | 3.8 à 4.0 personnes | 3.0 personnes | 2.1 à 2.3 personnes |
| Lieu de travail des actifs | 100 % sur place au village | 85 % au village / 15 % ext. | 22.6 % au village / 77.4 % ext. |
| Secteur économique dom. | Agriculture, vigne & carrières | Agriculture, P.L.M. & usines | Services, industrie, administration |
| Part résidences second. | 0 % (habitat permanent) | Faible (villégiature rare) | 14.4 % (20 logements) |
| Equipement en véhicules | Charrettes & bétail de trait | Premiers vélos & autos | 84.7 % des ménages motorisés |
7. Conclusion générale
L’histoire démographique, sociale et spatiale du Villars sur près de deux siècles offre une remarquable leçon d’histoire rurale. L’identité vlérone ne s’est pas construite sur un enfermement nostalgique ou un passéisme immobile, mais bien sur une capacité permanente d’accueil, d’adaptation et d’ouverture.
Du bourg autosuffisant du XIXe siècle animé par ses carrières, ses mariniers et ses grands domaines, au village rurbain contemporain intégré dans la Bresse et le Tournugeois, Le Villars a su traverser les crises agricoles et les mutations industrielles en préservant ce qui fait sa force : un cadre de vie d’exception, un patrimoine d’une grande richesse et un sens profond de la communauté.
