(article mis à jour le 22/10/2026)
De la baronnie d’Autricourt au prieuré du Villars
Généalogie, légendes et vestiges du XVIIᵉ siècle
Au XVIIᵉ siècle, l’histoire du Villars s’est trouvée intimement liée à l’une des plus illustres maisons de la noblesse française : La Maison d’Anglure.
Originaires de Champagne et barons d’Autricourt en Côte-d’Or, trois membres d’une même fratrie — Gaspard d’Anglure, Messire Charles d’Anglure et Claude d’Anglure, comtesse de Saint-Trivier — ont marqué durablement la vie spirituelle, l’histoire priorale et le patrimoine architectural du village.

Cet article retrace leur généalogie, la légende de leur nom et les témoins lapidaires qui subsistent au Villars.
I. L’ancrage d’une maison illustre en terre vlérone
Si le village du Villars est célèbre pour son église romane à double nef et son passé prioral bénédictin, son histoire sous l’Ancien Régime est également marquée par la présence de la haute noblesse.
Au milieu du XVIIᵉ siècle, le prieuré bénédictin et la communauté paroissiale ont vécu au rythme de la Maison d’Anglure, une lignée chevaleresque dont les origines remontent aux Croisades.
Trois figures d’une même génération, enfants du baron Josias d’Anglure d’Autricourt et de Philiberte du Châtelet, ont laissé une empreinte indélébile dans les archives et le paysage vlérons :
- Gaspard d’Anglure, baron inhumé dans l’église du Villars.
- Messire Charles d’Anglure, prieur du monastère bénédictin.
- Claude d’Anglure, comtesse douairière de Saint-Trivier et protectrice des moniales.
Dressée devant l’église du Villars, sur la place du village, tout juste avant son Mur des Illustres, la croix qui marque l’emplacement de l’ancien cimetière paroissial repose sur un socle pour le moins insolite : un assemblage de dalles funéraires anciennes dont l’une porte un nom et une date encore lisibles de nos jours, Gaspar d’Anglure, 1648.
Jusqu’au XVIIᵉ siècle, le patronyme d’Anglure ne figure ni dans les chroniques régionales ni dans l’histoire du village.
Le Villars, modeste bien d’église relevant traditionnellement de l’abbaye de Tournus qui y nommait un prieur seigneur du lieu, n’avait jamais possédé de château ni abrité de grande lignée aristocratique. L’arrivée des d’Anglure au cœur du Tournugeois fait donc entrer des personnages venus d’ailleurs dans l’histoire locale.
II. Aux origines de la Maison d’Anglure
La légende du prénom Saladin
Originaire de Champagne — prenant son nom d’un bourg et château situés à l’angle d’une île sur l’Aube, à quelque distance de Troyes sur les limites du département de la Marne —, la famille d’Anglure jouissait d’une solide notoriété depuis l’époque des Croisades. Suivant la tradition, les sires d’Anglure s’appelaient primitivement Saint-Chéron et portaient pour armes une croix ancrée de sable sur un champ d’argent.

Elle s’illustra ultérieurement à travers de multiples branches implantées en Champagne, en Lorraine et en Bourgogne du Nord (avec notamment les seigneuries de Bonnecourt, de Jours-en-Auxois, d’Estoges et d’Autricourt).
Les d’Anglure qui ont marqué Le Villars au XVIIᵉ siècle (Gaspar, Charles et Claude) appartiennent à l’illustre maison féodale champenoise d’Anglure (aux grelots et croissants), et non à la famille mâconnaise de Noblet d’Anglure (d’azur au sautoir d’or) installée au château de La Clayette en Saône-et-Loire.
La puissance et l’ancienneté de cette maison se reflètent dans ses armes héraldiques caractéristiques : « D’or, semé de grelots d’argent soutenus chacun d’un croissant de gueules » (ou d’angles), accompagnées de la devise « Juravit Dominus David veritatem » (Le Seigneur a juré à David la vérité).

Une célèbre tradition légendaire, rapportée en 1841 dans le Tome 9 du « Magasin » (magazine français illustré paru de janvier 1833 à 1938) et reprise par les chroniqueurs locaux, rattachait ces symboles orientaux aux hauts faits d’un ancêtre de la maison.
En 1191, lors de la Troisième Croisade, le sire Ogier (ou Jehan) d’Anglure partit pour la croisade et se battit contre les infidèles. Vaincu et fait prisonnier par les troupes du sultan Saladin, il fut chargé de fers et réduit au sort des esclaves.
Cependant le vainqueur, frappé par la bravoure qu’il avait déployée dans la bataille, lui promit sa liberté moyennant une forte rançon, et lui accorda la liberté d’aller la chercher lui-même, pourvu qu’il laissât au départ un gage de sa fidélité. « Je suis pauvre et nu », dit le gentilhomme ; « mais je t’engage un trésor qui me reste, plus précieux cent fois que toutes les richesses du monde, ma foi de Chevalier. » Saladin le laissa partir.
Le Seigneur d’Anglure arrive à la porte de son manoir, défiguré par les souffrances de la captivité, par les fatigues du voyage, par sa longue barbe et son habit de pèlerin. Ses serviteurs le prennent pour un étranger, et ne cèdent qu’avec peine à ses instances pour lui livrer l’entrée.
Il trouve sa jeune épouse qui, se croyant veuve, célébrait ce jour même les fiançailles d’une nouvelle union. À l’aide d’un anneau rompu dont chacun des époux avait conservé une moitié, le mari parvient à se faire reconnaître, et les préparatifs d’allégresse servent à fêter son retour inattendu.
Jean d’Anglure, c’est le nom que lui donne la légende, goûtait depuis quelque temps les douceurs de la famille. Mais tous ses efforts n’avaient pu réussir à rassembler la somme à laquelle avait été fixée sa rançon. Cependant le délai expire ; le chevalier songe à sa parole engagée, il s’arrache à son bonheur et repasse fidèlement la mer pour se remettre entre les mains du sultan.
Le sultan, touché de tant de noblesse et d’une telle loyauté, ne voulut pas se laisser vaincre en générosité. Il combla le chrétien de présents et le renvoya libre, mais à trois conditions expresses :
- Que les aînés de sa maison s’appelleraient Saladin de génération en génération.
- Qu’il prendrait désormais pour armes des grelots soutenus de croissants de gueules, symbole oriental.
- De fondre une cloche garnie de grelots dans son domaine seigneurial.
Certains généalogistes racontent différemment cette aventure : selon eux, un seigneur d’Anglure ayant vaincu un mécréant du nom de Saladin, les chrétiens l’engagèrent à transmettre à ses aînés ce nom comme un souvenir impérissable de son exploit. Quant aux armes, ils prétendent que de tout temps elles se composèrent de grelots accompagnés d’anglures ou découpures en angles, ce qui formait des armoiries parlantes.
Quoi qu’il en soit, tant que la maison d’Anglure subsista, le prénom de Saladin fut de siècle en siècle porté dans cette famille. Devenus propriétaires des châteaux de Jours en Bourgogne, de Bourlemont en Lorraine ou d’Estoges en Champagne, les Saladins d’Anglure conservèrent partout cette tradition et la firent représenter dans la peinture et la sculpture.
À Jours-en-Auxois, on montrait encore avant la Révolution deux figures de plomb posées en jacquemart qui dominaient la toiture du château (Saladin et le chevalier d’Anglure), tandis que le Musée archéologique de Dijon conserve un retable sculpté provenant de ce manoir. Enfin, le château de Bourlemont possède dans sa chapelle plusieurs tombes gravées.
III. De la baronnie d’Autricourt au Tournugeois
La branche d’Anglure liée au Villars s’est établie en Bourgogne par l’acquisition de la baronnie d’Autricourt (Côte-d’Or).
| Génération / Époque | Seigneur / Dame | Fait marquant & Alliances |
| XVIᵉ siècle (1536) | Saladin d’Anglure & Jeanne d’Autry | Achat de la baronnie d’Autricourt le 24 mai 1536. |
| 2ᵉ génération | Valeran d’Anglure & Guillemette d’Avergoult | Baron d’Autricourt, poursuit l’implantation bourguignonne. |
| 3ᵉ génération | Josias d’Anglure & Philiberte du Châtelet | Baron d’Autricourt en 1587 (château assiégé en 1596). Marié en 1591. |
| 4ᵉ génération (XVIIᵉ s.) | Gaspard, Charles & Claude d’Anglure | La fratrie liée au Villars (Seigneurie, Prieuré et Comté de Saint-Trivier). |
IV. Les trois d’Anglure qui ont marqué Le Villars

La présence avérée de membres de cette grande famille au Villars au début du XVIIᵉ siècle ne relève pas du hasard, mais d’un subtil entrelacs d’alliances et d’artifices juridiques de l’époque.
À cette période, les titulaires du prieuré du Villars usaient de dispositions légales leur permettant de se soustraire à la désignation directe de l’abbaye Saint-Philibert et d’organiser leur succession « de la main à la main ».
C’est ainsi qu’en 1638, après le décès de Charles-Emmanuel de Grillet, comte de Saint-Trivier, son frère Albert de Grillet — simple clerc tonsuré qui détenait le prieuré du Villars depuis 1614 — hérita du comté familial. Devant se marier, il dut résigner sa charge de prieur qu’il transmit in favorem (en faveur de) à l’un de ses proches : Messire Charles d’Anglure.
1. Gaspard (ou Georges) d’Anglure († 1648) – Le baron inhumé sous le calvaire
Fils de Josias d’Anglure, Gaspard d’Anglure hérite du titre de baron d’Autricourt en Côte-d’Or. Il épouse en 1643 Catherine de Savigny. Séjournant régulièrement au Villars auprès de son frère prieur et de sa sœur la comtesse, il y décède le 22 août 1648 et y reçoit sépulture.
Il est inhumé dans le chœur de l’église Sainte-Madeleine du Villars le 22 août 1648, bien que les actes d’époque ne mentionnent ni son âge ni la raison exacte de sa présence prolongée. Sa dalle funéraire rectangulaire en pierre calcaire, gravée de son blason armorié timbré d’un casque et entouré de rinceaux, a traversé les siècles.
Déplacée au XIXᵉ siècle, en 1858, lors des travaux de restauration du cimetière, elle est scellée aujourd’hui au socle du calvaire du village, sur la place, face à l’entrée de l’église Sainte Marie-Madeleine.

Sur le côté nord du soubassement du calvaire de la place du Villars, ci-dessus à droite de la photo, l’épitaphe qui rend hommage à Gaspard est encore visible pour un œil aguerri…
Ci-dessous, l’état actuel à gauche de l’épitaphe, et à droite sa transcription identifiée par l’IA.


2. Messire Charles d’Anglure – Prieur du prieuré bénédictin
Frère de Gaspard, Messire Charles d’Anglure (également abbé de Chassagne) embrasse la carrière ecclésiastique et devient prieur commendataire du prieuré bénédictin du Villars vers 1638–1640. Son priorat s’inscrit dans une période clé de réorganisation des bâtiments du prieuré.
Il fut l’un des rares dignitaires à résider véritablement au Villars, probablement au sein de la maison priorale restaurée peu de temps auparavant par le moine Claude Berthet. Il s’y éteignit et fut inhumé dans l’église le 8 août 1650, ainsi que l’atteste le registre paroissial.
3. Claude d’Anglure († 1653/1655), comtesse de Saint-Trivier – La protectrice des moniales
Sœur de Gaspard et de Charles, Claude d’Anglure épouse le 12 mai 1613 Charles-Emmanuel de Grillet, comte de Saint-Trivier. Devenue veuve, la comtesse douairière consacre sa fortune à la protection des établissements religieux du Tournugeois.
Les liens unissant s protagonistes étaient étroits. La veuve de Charles-Emmanuel de Grillet n’était autre que Claude d’Anglure, la sœur du nouveau prieur. Cette alliance s’inscrit dans un contexte troublé : peu de temps auparavant, des religieuses bressanes fuyant les risques de la guerre s’étaient réfugiées auprès des Bénédictines du Villars, qu’elles finirent par supplanter.
Issues pour la plupart de familles nobles proches de la maison comtale de Saint-Trivier (depuis le fief voisin de Servignat), leur présence assura l’omniprésence des seigneurs locaux dans les registres paroissiaux de baptêmes et de mariages pendant près de quarante ans.
Claude d’Anglure joue un rôle historique majeur pour Le Villars : face à la vétusté, à l’isolement et aux menaces pesant sur les bâtiments monastiques du Villars, elle finance et facilite en 1636 le transfert de la communauté des moniales bénédictines du Villars vers la ville de Tournus (où elles fondent le prieuré Saint-Pantaléon, dit de Saint-Trivier), scellant la fin définitive de l’antique couvent.
V. Les réseaux monastiques et militaires en Bourgogne
Un quatrième personnage de cette mouvance complète ce tableau familial : dans les années 1630, Scipion d’Anglure, chevalier de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem (qui a succédé aux Templiers), exerce les charges de commandeur du Temple de Chalon et de la puissante commanderie de Sainte-Catherine de Montbellet, dont on admire encore la chapelle à Mercey.
Cet ancrage éclaire la manière dont les réseaux templiers et hospitaliers, solidement implantés en Champagne et en Bourgogne, ont pu conduire les membres de cette grande lignée à s’implanter en Tournugeois.
VI. Bilan patrimonial – Les témoins visibles au Villars
Par un singulier retour de l’histoire, la dalle de Gaspar d’Anglure, devenue la pierre de fondation du calvaire du village, rappelle aujourd’hui encore aux passants le passage éphémère mais marquant de cette grande famille champenoise dans l’histoire du Villars.
La mémoire de la famille d’Anglure reste ainsi vivante au Villars à travers :
- La dalle funéraire armoriée de Gaspard d’Anglure (1648), visible au socle de la croix du calvaire sur la place du village ;
- Les actes paroissiaux conservés aux Archives Départementales de Saône-et-Loire ;
- Les travaux de la Société des Amis et des Sciences de Tournus (SAAST), dans la page 7 de son Tome XV de 1915 ;
- Et l’article rédigé par Jacqueline Nicot dans le bulletin municipal Le Vléron (n° 7) de janvier 1997.
Crédits iconographiques & Sources des visuels
- Château d’Autricourt : Collection particulière / Document du patrimoine.
- Château d’Anglure (Champagne) : Gravure extraite du Magasin Pittoresque (Tome 9, 1841) / Source Gallica – BnF.
- Blason d’Anglure : Armorial général de France (Charles d’Hozier) / Restitution héraldique.
- Dalles funéraires et patrimoine du Villars : Clichés © Association Les Amis du Villars.
