(article mis à jour le 23/10/2026)
Les 13 chroniques de Louise Saralier présentées dans cet article constituent aujourd’hui un héritage précieux et vivant sur l’histoire, les traditions et la mémoire du Villars.
Certaines ont été conservées et transmis par Serge Milliex, en tant que passeur de mémoire, à qui Louise les avait personnellement confiées, tandis que d’autres ont été publiées dans Le Vléron (bulletin municipal annuel édité de 1991 à 2021).
Mais qui était Louise Saralier ?
Louise Saralier (1898 – 1994), mémoire et figure du Villars
Née Louise Jacquet le 15 août 1898 au Villars, fille de Jean-Marie Jacquet et de Pierrette Lécuyer, Louise a incarné près d’un siècle de vie villageoise.
Pendant la Grande Guerre, la jeune fille s’engage comme marraine de guerre auprès de Joseph Marius Louis Saralier. Par une correspondance régulière, elle lui apporte soutien moral et réconfort dans l’enfer du front. À son retour, Joseph appartient à la confrérie tragique des « Gueules cassées », ces combattants revenus défigurés ou profondément marqués par les séquelles des combats.
Louise l’épouse au Villars le 24 septembre 1921. Mais leur union est de courte durée : miné par ses blessures et la souffrance, Joseph s’éteint prématurément. Restée veuve, Louise demeurera fidèle à son village natal où elle s’éteindra le 11 mars 1994, à l’âge de 95 ans. Tout au long du XXᵉ siècle, elle aura conservé un attachement viscéral au patrimoine local, une gouaille populaire savoureuse et une curiosité d’esprit intacte — illustrée de façon spectaculaire par son baptême de l’air en Concorde en 1976, à près de 80 ans !
Une chronique ethnographique de la sociabilité rurale
À travers ses récits, Louise Saralier ne se contente pas de raconter des souvenirs : elle dresse un véritable tableau vivant des traditions du Mâconnais au début du XXᵉ siècle.
L’émulation festive et la rivalité des auberges
Louise décrit avec une verve malicieuse l’effervescence de la fête patronale de la Sainte-Madeleine et la concurrence acharnée entre les deux établissements du village :
- L’auberge de la place (la célèbre « chez la Tasine ») qui installe un bal démontable et fait venir une chanteuse alsacienne.
- L’auberge concurrente (le café de la Marine ?), qui riposte en embauchant une chanteuse en tutu pailleté flanquée d’un ténor à l’œillet blanc.
Un rayonnement festif à l’échelle du canton
La fête du village dépassait largement les limites de la commune. Louise rappelle l’attractivité du Villars, où affluait la jeunesse des bourgs voisins : ceux de Tournus et d’Uchizy, mais aussi les « Crotats » (habitants de Lacrost) et les « Pritrons » (habitants de Préty) franchissant la Saône pour prendre part aux réjouissances.
L’esprit d’enfance : saveurs, couleurs et sensibilité
Ses souvenirs font revivre tout un monde de détails sensoriels et de figures populaires aujourd’hui disparues :
- Gourmandise et solidarité : L’énumération des douceurs oubliées (bâtons de guimauve, sucre d’orge, mirlitons) s’accompagne du souvenir ému de la « mère Jean Pierrot », marchande ambulante au grand cœur qui glissait toujours un bonbon supplémentaire dans le cornet des enfants les plus pauvres.
- Regard tendre sur le monde : Témoignant d’une empathie précoce, la fillette qu’elle était s’émouvait déjà du sort du cheval gris pommelé du manège, tournant sans fin les yeux bandés.
L’empreinte de la Grande Histoire : de la Belle Époque au drame de 14
Les écrits de Louise constituent un précieux témoin de la bascule d’un monde :
« On fêta encore Marie-Magdeleine après la grande guerre, mais le cœur n’y était plus. »
- L’esprit de la Revanche (1870–1914) : La présence lors des fêtes de la chanteuse en costume alsacien entonnant des refrains patriotiques comme « Ils ont brisé mon violon » illustre la nostalgie de l’Alsace-Lorraine perdue et l’atmosphère particulière de la France rurale à la veille du conflit.
- La fin d’un monde : Cette phrase coup de poing sur la fête d’après-guerre prend une dimension poignante sous la plume de Louise. Marraine de guerre puis jeune veuve d’une Gueule cassée, elle traduit le deuil collectif qui a brisé l’insouciance villageoise de la Belle Époque.
Mémoire des lieux et trésor du vocabulaire local
Toponymie et évolution du village : Louise suit avec précision la transformation du paysage local, notant notamment que la grande auberge « chez la Tasine » était devenue de son temps « L’Auberge Fleurie », dernier témoin des lieux de convivialité d’autrefois.cision l’évolution du patrimoine local en rappelant qu’il ne restait de son temps plus qu’une auberge, l’ancienne « chez la Tasine » devenue « L’auberge Fleurie ».
Patois et terroir : Les textes sauvegardent des termes typiques comme le « reginguot » (la gigue ou le prolongement des festivités le dimanche suivant) ou la liste des spécialités culinaires des fêtes (tartes au fromage, gaufres, brioches).
Récits catalogués en 4 séries
Les 13 récits de Louise ont été catalogués en 4 séries comme le montre le Tableau récapitulatif des récits de Louise Saralier
1. Scènes de la vie rurale et traditions villageoises
Ce récit ne comprend que la période d’avant 14
- Genre & Registre : Chronique mémorielle et ethnographique, au registre nostalgique et festif.
- Analyse narrative & stylistique : Le récit est construit comme une déambulation à travers la fête patronale de la Sainte-Madeleine. L’auteure accumule les détails sensoriels : la lumière des lampes à pétrole dans les auberges « Chez la Tasine », les couleurs vives des guimauves, des réglisses et des mirlitons, et le bruit assourdissant des conversations interrompu par la sonnette des chanteurs.
- Procédés & Portée : Louise utilise un niveau de langue oralisé et convivial, émaillé d’expressions populaires locales (les habitants de Lacrost qualifiés de « Crotats » et ceux de Préty de « Pritrons »). Le portrait de « la mère Jean Pierrot », marchande de bonbons n’hésitant pas à rajouter des sucreries pour les enfants pauvres, illustre la solidarité rurale. L’épisode de la chanteuse alsacienne entonnant des chants patriotiques au piano plonge l’assemblée dans une émotion collective, marquant la frontière temporelle dramatique de la Grande Guerre (« C’était avant 14 !!! »)
- Genre & Registre : Fable satirique villageoise, au registre comique et humoristique.
- Analyse narrative & stylistique : Reposant sur la transmission orale d’une histoire vécue au XIXᵉ siècle par sa mère (née en 1857), la structure narrative s’organise autour d’un dialogue imaginaire de basse-cour au levain du jour en décembre.
- Procédés & Portée : Louise emploie la prosopopée (faire parler des animaux) pour dresser une typologie sociale du village :
- Le coq du maître d’école s’exprime en français châtié sur l’hiver à venir.
- Le coq du fermier lui répond en patois (« J’la pass’ran bin »).
- Le coq des pauvres demoiselles Acarie, au corps maigre, lance d’une voix enrouée *« Avec peine..! ».
- Le coq du maire Canot-Marin pousse des cocoricos insouciants toute l’année. Cette anthropomorphisation fine transforme le concert matinal en un miroir sociolinguistique et comique de la communauté rurale
Les inondations de 1910 chez la mère Jeanet
- Genre & Registre : Récit d’événement dramatique virant à la chronique pittoresque, au registre héroïcomique et ironique.
- Analyse narrative & stylistique : Le récit progresse d’une quiétude matinale trompeuse vers la surprise du réveil les mains dans l’eau de la crue. Le suspense s’installe autour de l’évacuation en bateau à travers les tourbillons de la Saône.
- Procédés & Portée : Le texte oppose le respect déférent envers le châtelain (« nos Mossieu ») au pragmatisme incisif des sauveteurs (« nous avons risqué notre vie pour vous sauver… mais pas pour des paillasses »). La seconde partie du récit suit les mutations successives de la chaumière jusqu’à son rachat par une « danseuse d’Opéra ». Louise conclut par une métaphore filée mordante : l’artiste citadine incommodée par la rivière et les promeneurs s’est vite transformée en « étoile filante vers Paris ».
Le Villars en Tournugeois – A la ferme de la Brunette
- Genre & Registre : Récit d’aventure domestique, au registre héroïque et apologétique.
- Analyse narrative & stylistique : L’action se déroule en huis clos nocturne dans une ferme isolée à l’entrée du village. Le calme initial (la fermière seule avec le chien) est rompu par l’arrivée d’un vagabond menaçant armé d’un gourdin extorquant de l’argent.
- Procédés & Portée : Louise utilise un comique de contraste : Sultan est décrit au départ comme un chien placide, « joli gardien » n’aboyant jamais et frétillant devant les visiteurs. La péripétie montre le sursaut soudain de l’animal dont le bond et les crocs mis en avant font fuir le voleur. Le texte célèbre la réhabilitation morale du compagnon fidèle, devenu le héros incontesté du village
- Genre & Registre : Poème en vers et chanson traditionnelle, au registre populaire et chaleureux.
- Analyse narrative & stylistique : Composée de 5 couplets rimés, la chanson suit le parcours saisonnier du volot, cet ouvrier agricole de Bresse qui traverse la Saône pour faire les vendanges dans le Mâconnais et le Tournugeois.
- Procédés & Portée : Le texte est saturé de termes dialectaux et de vocabulaire rurale bressan : « piquett’ de gratt’-cul », « fromage fort », « sabots godots », « galoches », « peau de diable ». Le rythme chantant valorise la dignité du travailleur itinérant, sa rusticité et la réciprocité de l’amitié entre le vigneron et le saisonnier
2. Contes, poésies et légendes locales
Le dernier fantôme du quartier d’en haut
- Genre & Registre : Récit de tradition orale et comique de mœurs, au registre mystérieux puis drolatique.
- Analyse narrative & stylistique : Présenté comme une « histoire vécue », le récit s’inscrit dans le cadre des veillées d’hiver avant l’apparition de la télévision. L’intrigue montre comment les apparitions nocturnes d’un prétendu revenant deviennent une distraction collective.
- Procédés & Portée : Louise manie l’ironie sociologique : les jeunes garçons prétendent ne pas avoir peur mais partent en chasse munis de « triques ». Le ton vire à la démystification lorsque l’ambiance tourne à l’aigre après la blessure d’une grand-mère. Devant la menace des fusils de chasse, le fantôme s’envole définitivement. La chute souligne la complicité amnésique des villageois réagissant aux gendarmes (« personne n’avait rien vu »), illustrée par le dicton « Trop tard arrivé n’a point de soupe »
- Genre & Registre : Conte poétique versifié, apologue et fable morale.
- Analyse narrative & stylistique : Le poème retrace le vol nocturne de pommes de terre par un habitant furtif au cours d’une nuit de pleine lune. La progression suit le cheminement de l’homme, de l’aller jusqu’au réveil et à l’arrestation.
- Procédés & Portée : Le texte utilise une personnification en cascade du décor sonore :
- La brouette grince « Nous s’rons pris » puis « Tu s’ras pendu ».
- Les chauves-souris crient « Si, si ».
- La chouette hulule « Je t’ai vu ».
- Le chat miaule « Oh l’filou » et le coq chante « Bien mal acquit ».
- En menaçant son coq d’un ton emporté, le voleur est surpris par un voisin, déclenchant la chaîne des commérages jusqu’aux sergents. Le conte illustre l’impossibilité d’échapper à la voix intérieure de sa propre conscience
Un Vléron et un Loup-Garou (Conte populaire)
- Genre & Registre : Conte populaire versifié (rythme octosyllabique et heptasyllabique), au registre burlesque et truculent.
- Analyse narrative & stylistique : Récit des mésaventures du paysan Jean-Pierre rentrant de la foire de Pont-de-Vaux où il a « fait sauter ses écus » et trop bu. Attaqué sur la route des Bois Blancs par un prétendu loup-garou qui lui dérobe sa bourse, l’histoire rebondit un mois plus tard.
- Procédés & Portée : Louise emploie des refrains comiques (« nom de nom ») et du patois (« peute bête », « luyotte », « viaux »). La seconde partie met en scène la solidarité villageoise : trois jeunes gars embusqués rossent le voleur, récupèrent le magot et ramènent la paix au village autour d’un pichet de vin. Le conte démythifie les supercheries fantastiques au profit de la justice populaire
3. Récit moderne et insolite
Mon voyage en Concorde – Juin1976
- Genre & Registre : Journal de voyage et récit d’étonnement, au registre philosophique et admiratif.
- Analyse narrative & stylistique : Récit à la première personne retraçant la traversée Paris-Washington à bord du supersonique Concorde le 25 juin 1976. La structure suit la chronologie du vol : décollage à Roissy, installation en cabine non-fumeur, repas gastronomique et atterrissage à Dulles.
- Procédés & Portée : Le texte joue sur le télescopage temporel et spatial : une doyenne de 80 ans habituée aux histoires d’autrefois se retrouve propulsée à 2 200 km/h et 16 km d’altitude. Louise déploie une poésie visuelle saisissante en décrivant le « ciel du Concorde » (un ciel jaune lumineux sans nuage où l’avion devance le soleil). Ses échanges courtois avec son voisin ingénieur américain et son mot d’esprit (« certains disent que l’homme descend du singe… ce singe n’était pas bête ») témoignent de son intelligence et de sa modernité.
4. Histoire et archives du Villars retranscrites par Louise
Chronique Villageoise en Bourgogne du sud
- Genre & Registre : Récit des origines et cosmogonie locale, au registre lyrique et légendaire.
- Analyse narrative & stylistique : Le récit s’ouvre sur une évocation géologique du Villars émergeant de l’ancien lac bressan du haut de sa falaise calcaire battue par les flots, avec une vue panoramique allant du Jura au Mont-Blanc.
- Procédés & Portée : Louise brosse le portrait des premiers habitants (pêcheurs, chasseurs, gardiennes du feu) avant de retracer l’évolution de la villa romaine et la formation des patronymes locaux à partir des prénoms et sobriquets. C’est dans ce texte qu’elle formule sa citation fondamentale sur la mémoire issue de l’Égypte antique : « Prononcer le nom d’un défunt, c’est le faire revivre, lui redonner souffle de vie »
Notes historiques sur le Villars
- Genre & Registre : Notice historique et étude d’archives, au registre didactique et érudit.
- Analyse narrative & stylistique : Synthèse chronologique rigoureuse s’étendant de la bulle du pape Calixte II en 1119 jusqu’au transfert du cimetière paroissial en 1858 et à la construction de la ligne de chemin de fer en 1854.
- Procédés & Portée : Louise répertorie les vicissitudes du prieuré bénédictin (incendies de 1471 sous Louis XI, abandons lors des guerres franco-espagnoles en 1636, destruction par le cyclone de 1679, démolition en 1695 et vente des biens nationaux en 1791). Le texte se complète d’une analyse toponymique poussée expliquant l’origine des lieux-dits locaux (Les Nieures, Les Rippes, Le Breuil, Carrouge, Les Essarts, Lorette)
Tarifs des enseignements 18ème siècle à la Truchère et ailleurs
- Genre & Registre : Document d’histoire sociale, au registre explicatif et bienveillant.
- Analyse narrative & stylistique : Présentation sous forme de grille tarifaire du fonctionnement d’une école paroissiale sous l’Ancien Régime à La Truchère et dans les environs.
- Procédés & Portée : Le texte détaille la rémunération du recteur d’école : un fixe de 75 livres versé par la communauté, auquel s’ajoutent 5 sols mensuels pour la lecture seule, 10 sols pour la lecture/écriture et 15 sols pour y ajouter le calcul. Louise souligne les fonctions paroissiales du maître (enseignement du plain-chant, prières, catéchisme) et la gratuité accordée à 4 enfants pauvres désignés par les échevins. Elle conclut avec bon sens : « Puisque l’école n’était pas obligatoire, ce n’était déjà pas si mal ».
Poème du curé Joseph Begon de Prety (1710)
- Genre & Registre : Poésie satirique d’Ancien Régime et complainte ecclésiastique, au registre comique et mélancolique.
- Analyse narrative & stylistique : Retranscription d’un placet en vers adressé en 1710 par Joseph Begon, curé de Préty, à l’abbé Brissard (représentant du cardinal Fleury). Le desservant y demande une place de chanoine à la collégiale de Tournus.
- Procédés & Portée : Utilisant l’octosyllabe rimé, le curé poète remémore la venue du cardinal au bord de la Saône (« ayant tous en main une palme ») et exprime son rêve de libération pastorale :
« Mais que j’irois chanter matine / Avec un capuchon d’hermine / Ayant l’aumusse sur le bras / Plus de cure n’y d’embarras ! ».
Nommé finalement à Cruzille où il s’éteignit en 1759 sans avoir obtenu son canonicat, le récit offre une douce satire des petites vanités du clergé d’autrefois.
