La croix Saint-Maurice (Saint-Meuri)

Géographie antique, dévotions occultes et histoire d’un patrimoine vléron

Isolée le long du chemin reliant Le Villars à Farges-lès-Mâcon, dressée au bord des terres cultivées en dehors de tout carrefour, la croix Saint-Maurice — appelée localement Saint-Meuri — occupe une place unique dans le patrimoine religieux et l’ethnologie du Mâconnais.

Contrairement aux calvaires ruraux votifs de protection des récoltes, cet édicule a longtemps traîné une réputation d’épouvante, entourée de dévotions occultes, de croyances ancestrales et de rites de vengeance.

L’association Les Amis du Villars vous propose une analyse complète de ce monument, depuis ses origines gallo-romaines jusqu’à sa bénédiction en 2004.

1. Un site d’origine antique

Le hameau disparu de Morincas

L’emplacement du calvaire s’inscrit dans une continuité occupationnelle plurimillénaire. Comme le soulignait la Société des Amis des Arts et des Sciences de Tournus en 1910, la croix est élevée sur l’emplacement d’un village médiéval disparu, dépendant à l’origine des possessions de l’Abbaye de Tournus :

Évolution toponymique et linguistique

Le site offre un exemple remarquable d’archéologie du paysage. Les quatre appellations historiques du lieu-dit racontent plus de 1500 ans d’histoire linguistique :

« Morincas (Domaine gallo-romain), Méranches (Hameau médiéval), Les Moranches (Lieu-dit cadastral), Les Morouches (Patois vléron) »

  • Morincas (Antiquité gallo-romaine) : Formé du nom de personne Morinos ou Morincus (issu de la racine celtique mori-, l’eau ou la zone humide) et du suffixe -cas / -incum (désignant un domaine rural). Ce terme signifie littéralement « Le domaine de Morinos ».
  • Méranches (Moyen Âge) : Forme intermédiaire romane issue de la palatalisation du « -ca- » antique en « -che- », très fréquente dans les cartulaires bourguignons.
  • Les Moranches (Époque moderne) : Fixation écrite et francisée sur les registres et cadastres. L’article pluriel « Les » indique qu’il ne s’agit plus de maisons, mais de l’ensemble des parcelles composant l’ancien finage.
  • Les Morouches (Patois local) : Transcription directe de la prononciation orale en patois vléron, caractérisée par la vocalisation du son « an » en « ou ».

Archéologie et disparition du hameau

Établi sur un replat en contre-haut de la plaine de la Saône, à l’abri des crues, le village occupait une position idéale pour la polyculture et l’élevage.

Des travaux agricoles profonds menés aux XIXᵉ et XXᵉ siècles ont mis au jour des fragments de tegulae (tuiles romaines), des arases de structures en pierres sèches et des tessons de céramique médiévale. Tout autour de la croix, plusieurs sépultures sous dalles de calcaire brutes (caractéristiques du Haut Moyen Âge) confirment la présence d’une communauté villageoise et d’un espace funéraire.

Comme d’autres « villages désertés » (Wüstungen) de la vallée de la Saône, Morincas s’est progressivement vidé à la suite des grandes épidémies et des ravages de la guerre de Cent Ans. La population s’est alors regroupée dans des centres mieux fortifiés comme Le Villars et Farges. Une fois les habitations ruinées, la croix est demeurée comme une borne mémorielle et religieuse, matérialisant le souvenir du sanctuaire et des sépultures disparus.

2. De Saint Meuri au « Dieu de la Mort »

Dans la tradition rurale du Tournugeois et du Clunisois, le culte chrétien de Saint-Maurice s’est teinté de croyances païennes rattachées à la mort :

  • Le Maior christianisé : En Clunisois, les paysans redoutaient autrefois une divinité populaire de la mort appelée le Maior. Dans le secteur du Villars, cette figure s’est transformée en Saint-Meuri (littéralement Saint Mourir en patois, « le saint qui fait mourir »).
  • La crainte des passants : L’aura d’épouvante qui entourait le monument était immense. Gabriel Jeanton (voir ci-après) rappelle que c’était une « terrible croix auprès de laquelle on ne passait qu’en tremblant ». Des instituteurs du début du XXᵉ siècle racontaient que, dans leur jeunesse, les enfants et les voyageurs tremblaient d’effroi en passant près de la croix sur le chemin d’Uchizy ou de Farges.

3. Le « pèlerinage pervers » et les écrits de Gabriel Jeanton

La compréhension de la charge mystique de ce lieu doit énormément aux travaux de Gabriel Jeanton (1881–1943). Originaire du village voisin de Lacrost, ce magistrat, historien, archéologue et président de l’Académie de Mâcon fut l’un des grands pionniers de l’ethnographie et du folklore mâconnais. Dans le Tome II de son ouvrage majeur de 1921, Le Mâconnais traditionaliste et populaire : Pèlerinages et légendes sacrées, il a documenté les pratiques occultes qui se déroulaient au pied de ce calvaire vléron :

  • La niche et la dévotion clandestine : La croix originale était une structure en pierre sombre et moussue, au centre de laquelle une niche était ménagée. Les pèlerins venaient, le plus souvent la nuit et en cachette, y déposer des pièces de monnaie (des sous) ou y faire brûler des cierges.
  • Un pèlerinage pour abréger les agonies… ou hâter la mort : Gabriel Jeanton qualifie ce culte de « plus extraordinaire des pèlerinages » et de « perverse dévotion d’origine païenne ». Saint Maurice, sans doute à cause du massacre de ses compagnons de la Légion thébaine, recevait les offrandes de ceux qui, « trop pressés d’hériter de parents gênants, n’osaient cependant pas leur administrer le fameux bouillon d’onze heures ». Si certains assuraient y prier pour obtenir une agonie douce et rapide des moribonds, d’autres y cherchaient le trépas de leurs ennemis.
  • Le châtiment révolutionnaire : La légende veut que quiconque tente de renverser la croix séculaire perde la vie dans l’année. Sous la Révolution, le propriétaire du champ entreprit de la démolir. Le fût s’effondra sur lui, lui brisant les jambes, et il mourut dans l’année. On s’empressa de remettre la croix en place et plus personne n’osa y toucher.
  • L’anecdote de la Grande Guerre : Jeanton rapporte une anecdote locale singulière : pendant la Première Guerre mondiale, des habitants vinrent déposer discrètement des pièces dans la niche de Saint-Maurice dans l’espoir d’obtenir la mort du Kaiser Guillaume II !

4. Datation du monument et reconstruction de 2004

L’analyse de la structure actuelle permet de distinguer clairement la partie patrimoniale ancienne de ses éléments contemporains :

  • Le socle en pierre (XVIIIᵉ – début XIXᵉ siècle) :

C’est la seule partie d’origine conservée. Ce bloc monolithique en pierre calcaire tronconique correspond à la typologie des calvaires ruraux élevés à la fin de l’Ancien Régime ou lors de la Restauration. Il était déjà en place lors de l’épisode révolutionnaire. En août 2004, il a été nettoyé, réaligné et légèrement retaillé en surface pour accueillir la nouvelle structure.

  • La croix métallique (2004) :

La croix en pierre d’origine décrite par Jeanton s’est écroulée, a été brisée puis a totalement disparu dans le dernier quart du XXᵉ siècle. La superstructure tubulaire peinte en brun-rouge visible aujourd’hui a été réalisée sur mesure en 2004 grâce au concours gracieux de l’entreprise de tournage sur bois Colin et du sculpteur vléron Pierre Tiran (pour la gravure et l’adaptation).

ÉlémentMatériauDatation / Origine
SoclePierre calcaire monolithiqueXVIIIᵉ – début XIXᵉ siècle (retaillé en 2004)
Fût et CroisillonTubes métalliques peints2004 (remplacement contemporain)

5. Bénédiction et renaissance du patrimoine (2004)

Après des décennies d’abandon, la municipalité du Villars et les bénévoles ont réhabilité le monument :

  • 18 septembre 2004 (Inauguration) : À l’occasion des Journées du Patrimoine, le maire Jean-François Chopard a coupé le ruban d’inauguration en présence des élus des communes voisines (Farges-lès-Mâcon, Uchizy) et des habitants.
  • 23 octobre 2004 (Bénédiction) : Le Père Genevois de la paroisse de Tournus a procédé à la bénédiction religieuse officielle de la croix restaurée devant une trentaine de personnes, réinsérant ce monument légendaire dans la mémoire pacifiée de la commune.

Aujourd’hui réhabilitée le long du chemin de randonnée, la croix Saint-Maurice demeure un témoin précieux de l’histoire du Villars, au croisement de l’archéologie antique, des traditions monastiques, du folklore mâconnais et des écrits de Gabriel Jeanton.