De « La Tasine » à L’Auberge des Gourmets

Un siècle de tradition culinaire sur la place de l’Église

Face à la majestueuse silhouette de l’église Sainte-Madeleine et au calvaire de la place, la belle bâtisse en pierre qui abrite aujourd’hui L’Auberge des Gourmets est bien plus qu’un simple restaurant : c’est l’âme vivante et le foyer de convivialité du Villars depuis plus de cent ans.

1. La Belle Époque et l’entre-deux-guerres : « Chez la Tasine » et le temps des guinguettes

Au début du XXe siècle, la place du village n’était encore éclairée que par de rares lampes à pétrole, conférant au bourg une atmosphère intime et feutrée. Le café-auberge était alors le cœur battant de la vie locale, tenu par une figure haute en couleur : Anasthasie Pernet, affectueusement surnommée « La Tasine » par l’ensemble des habitants.

Véritable carrefour de la vie rurale, l’établissement remplissait des rôles multiples indispensables à la communauté :

  • Un point de ralliement quotidien : C’était le bistrot de village où l’on venait refaire le monde devant les fameux pots de vin blanc alignés sur les tables, et le relais d’étape incontournable pour les attelages de paysans et de marchands ambulants descendant des coteaux.
  • Une halte aux usages multiples : L’auberge doublait parfois d’une officine improvisée, servant d’échoppe de barbier le dimanche matin juste après la messe, ou se transformant en salle de bal chaleureuse lors de la grande fête patronale de la Sainte-Madeleine.
  • La magie des guinguettes : Pour les grands jours de fête, un plancher en bois était dressé dans la grande salle ou à même la place. On y faisait venir une chanteuse alsacienne voyageant en roulotte, qui entonnait des refrains patriotiques au son du violon. La jeunesse des villages voisins (Lacrost, Préty, Uchizy) y accourait pour partager des moments de liesse, se pressant pour déguster les gaufres froides, les croustillantes gougères et le fameux vin clairet du Mâconnais.

2. Les glorieuses années de « L’Auberge Fleurie » et le passage de relais

Au milieu du XXe siècle, l’établissement évolue et prend le nom évocateur de L’Auberge Fleurie. C’est sous la tutelle rigoureuse et bienveillante de Madame Marie Pernet — la célèbre « Mère Pernet », nièce de la Tasine — que l’auberge acquiert ses lettres de noblesse et une réputation enviée dans tout le canton.

  • Une cuisine de maîtresse de maison : La Mère Pernet y incarnait la « mère » nourricière par excellence, offrant une table généreuse, authentique et familiale où l’on venait de loin pour savourer la fameuse friture de Saône croustillante, le poulet de Bresse à la crème, les traditionnels œufs en meurette ou encore les tartes aux fruits de saison. L’accueil y était à l’image de la patronne : franc, chaleureux, profondément humain et souriant.
  • L’hommage de la poésie locale : Cette atmosphère unique a durablement marqué les esprits et inspiré les artistes du village. Le 27 août 1960, le poète local Maurice Auclair immortalisait l’établissement et son art de vivre dans ces vers devenus mémorables :

« Il est des coins de France où reine est la nature

Le Villars en est un, bien connu, il est vrai

Par quelques bons vivants qui, sans littérature,

Savent apprécier un Chardonnay bien frais.

La Saône paresseuse offre ses douces rives

Tapissées d’herbe tendre aux amoureux de l’onde.

Les pêcheurs font parfois d’imaginaires prises

Mais capturent pourtant du poisson qui abonde.

Face à la vieille église au pur style roman

Vous trouverez, amis, bel établissement

Dirigé fermement par Madame Pernet.

Les vins sont de bon choix, les plats sont succulents

Car sourire avenant n’exclut pas le talent,

Et l’Auberge fleurie accueille les gourmets. »

  • La transition des années 1970 : Après que Marie Pernet eut pris une retraite bien méritée au tournant des années 1970, l’établissement fut tenu quelque temps par le couple Pézerat, perpétuant l’animation sur la place du village.
  • La reprise de l’auberge par la descendance historique des premiers tenants a été assurée dans les années 1980 par Suzanne et Hubert Gauci, Suzanne étant la fille de la Marie Pernet.
  • Dans les années 1990, l’auberge renommée un temps le Café du Centre a été tenue avec énergie par Monique Renaud, qui demeurait un autre point de ralliement incontournable des familles vléronnes.

3. L’ère Daniel Rogie : Étoile gastronomique, fresque d’art et caméras de télévision

En 2002, un événement majeur dynamise la vie économique du village : l’arrivée du chef-cuisinier Daniel Rogie. Après avoir maintenu pendant 17 ans une étoile au Guide Michelin au restaurant Le Rempart à Tournus et avoir été finaliste du prestigieux concours du Meilleur Ouvrier de France (MOF), Daniel Rogie choisit la quiétude du Villars pour ouvrir L’Auberge des Gourmets.

  • Une cuisine de haute précision ancrée dans les terroirs : Fort de son exigence de grand chef étoilé, Daniel Rogie insuffle à l’auberge une cuisine gastronomique virtuose qui marie la rigueur des grands classiques de la cuisine française à l’authenticité des produits bourguignons et bressans. À sa table, les amateurs de belle gastronomie venaient savourer des plats d’une grande finesse, mettant à l’honneur les poissons de Loire et de Saône, les belles pièces de viandes de la région et les trésors de la cave locale, le tout sublimé par des sauces d’une exécution irréprochable.
  • Une fresque monumentale unique en Bourgogne : Soucieux d’ancrer son restaurant dans l’histoire locale, Daniel Rogie fait réaliser par le peintre lorrain Daniel Thuriot une fresque monumentale de 4 mètres de long sur le mur de la salle du bar. Intitulée « Le Villars vu de l’Empire », cette œuvre minutieuse dépeint le panorama du village depuis la rive bressane de la Saône vers 1900, immortalisant le clocher roman, les maisons de vignerons et les barques des pêcheurs.
  • La reconnaissance des guides et des médias : Distinguée par un Bib Gourmand au Guide Michelin, L’Auberge des Gourmets devient une étape gastronomique courue. Le chroniqueur Jean-Luc Petitrenaud y pose ses caméras pour son émission Les Escapades de Petitrenaud sur France 5 et sur Europe 1, mettant en lumière les producteurs, éleveurs et vignerons du village. L’auberge accueille également les déjeuners de la Semaine du Goût pour les enfants de l’école communale.
  • Le tremplin d’un futur chef 3 étoiles Michelin : L’Auberge des Gourmets du Villars a également été un formidable incubateur de talents. C’est ici que le jeune chef Fabien Ferré (originaire d’Autun) a fait son apprentissage sous la tutelle de Daniel Rogie, y remportant le Trophée Lameloise en 2006. En mars 2024, à l’âge de 35 ans, Fabien Ferré est entré dans la légende de la gastronomie française en obtenant directement 3 étoiles au Guide Michelin pour son restaurant La Table du Castellet dans le Var.

4. La relève aujourd’hui : Guillaume Laublanc et la bistronomie de terroir

Après le départ en retraite de Daniel Rogie, la municipalité et l’association ont veillé à la préservation de ce commerce essentiel. Depuis 2020, la relève est brillamment assurée par le chef Guillaume Laublanc.

Originaire de la Bresse voisine (Ratenelle) et formé au sein de grandes maisons prestigieuses (L’Hôtel Royal à Évian-les-Bains, Le Château d’Igé ou en Suisse), le chef insuffle un vent de fraîcheur avec une cuisine bistro-gastronomique créative, récompensée par un Bib Gourmand au Guide Michelin.

Attaché aux circuits courts et à l’identité du territoire, Guillaume Laublanc travaille en étroite collaboration avec les producteurs locaux (volailles de Bresse, pigeonneaux de Baudrières, maraîchers et vignerons vléronais), proposant une carte de saison qui célèbre magnifiquement le patrimoine gourmand de la région.