
Désiré-Hector Mathivet (1887-1966) est aujourd’hui surtout connu comme le sculpteur du monument aux morts de Tournus. Pourtant, c’est au Villars qu’il passa la plus grande partie de sa vie d’artiste. Installé dans la cour de l’ancien prieuré à partir de 1929, il y établit son atelier et y réalisa l’essentiel de son œuvre. Pendant près de quarante ans, le village et ses habitants furent son univers quotidien, mais aussi une source permanente d’inspiration.
Portrait d’un artiste discret, profondément attaché à son pays, dont la vie fut marquée par la sculpture, la guerre, le monde rural et une étonnante simplicité.
Une vocation familiale
Désiré-Hector Mathivet naît à Tournus le 29 janvier 1887, quai du Centre. Son père, Pierre-Hector-Ambroise Mathivet, est sculpteur et tailleur de pierre. Son grand-père, issu d’une famille auvergnate d’ouvriers du bâtiment installée à Tournus à la fin du XVIIIe siècle, était lui aussi sculpteur ornementaliste et aurait notamment participé à la décoration de la Bourse de Lyon.
La vocation du jeune Désiré semble donc presque naturelle.
Très tôt, il fréquente assidûment le musée de Tournus. À treize ans, il entre en apprentissage dans les importants chantiers de l’entreprise Perret-Chapet, où sont taillées et sculptées les pierres destinées à de grands bâtiments. L’entreprise travaille notamment pour la préfecture du Rhône, le théâtre de Montpellier et l’hospice Debrousse à Lyon. Les pierres proviennent alors des carrières de Tournus, Préty, Lacrost et Farges.
Cette première formation est essentielle. Avant même de devenir artiste, Mathivet apprend à connaître la pierre, ses qualités, ses résistances et les gestes précis nécessaires pour la travailler.
Après un bref passage chez un marbrier de Lugny, où il est consacré ouvrier, il part à Paris en 1903.
Paris, les Beaux-Arts et les grands sculpteurs
À Paris, Mathivet entre dans l’atelier de son compatriote tournusien Pierre Curillon, statuaire déjà reconnu. Il y travaille comme metteur au point, c’est-à-dire qu’il participe à la reproduction en pierre ou en marbre d’un modèle réalisé par le sculpteur.
Parallèlement, il suit les cours de l’École municipale de dessin et de modelage de la Ville de Paris, puis ceux de l’École nationale des Beaux-Arts. Il poursuit également sa formation à l’École nationale des Beaux-Arts de Bourges en 1908-1909.
Cette période parisienne le met en contact avec plusieurs des grands artistes de son époque. Les documents biographiques indiquent qu’il fréquente notamment l’atelier de Auguste Rodin, où il collabore à certaines œuvres du maître, puis celui de Antoine Bourdelle.
Il fait également la connaissance de Pablo Picasso durant ses années d’études parisiennes.
En 1906, il réalise son premier buste sur marbre, qu’il expose au Salon des artistes français. En 1913, il est admis à la Société des Artistes Français et commence à exposer régulièrement.
Son parcours semble alors tout tracé : le jeune Tournusien est devenu un sculpteur professionnel reconnu et pourrait poursuivre une carrière parisienne.
Mais la guerre va bouleverser sa vie.
La Grande Guerre : une expérience qui marque son œuvre
Mathivet est mobilisé dès 1914. Officier de réserve dans l’infanterie, il sert notamment au 113e régiment d’infanterie et dans d’autres unités au cours du conflit.
Il est cité à plusieurs reprises pour son comportement au combat.
En juin 1915, il participe notamment à une opération au cours de laquelle il guide un détachement chargé de couper des réseaux ennemis. Quelques mois plus tard, le 8 octobre 1915, il est grièvement blessé à Reillon, atteint à la mâchoire supérieure par une balle.
Alors que la position occupée par sa compagnie est soumise à un bombardement prolongé d’artillerie lourde et aux obus suffocants, il contribue par son exemple à maintenir ses hommes à leur poste jusqu’au moment où il est lui-même grièvement blessé.
Pour sa conduite, il est fait chevalier de la Légion d’honneur en novembre 1915. Il reçoit également la Croix de guerre avec deux étoiles de bronze et une palme.
Il poursuit la guerre comme officier et termine le conflit avec le grade de capitaine.
Ces années passées au front vont profondément influencer son œuvre. Mathivet a vécu dans les tranchées ce qu’il représentera ensuite dans ses monuments commémoratifs. Ses soldats ne sont pas des héros idéalisés : ce sont des hommes épuisés, exposés à la boue, aux bombardements, aux gaz et à la mort.
Cette expérience personnelle explique sans doute en partie la force des monuments aux morts qu’il réalisera après la guerre.
Le monument aux morts de Tournus

Parmi ses œuvres les plus importantes figure le monument aux morts de Tournus, élevé après la Première Guerre mondiale.
Au pied d’une ancienne colonne romaine provenant du lit de la Saône, Mathivet réalise quatre bas-reliefs représentant différents moments de la vie des soldats : la relève, la garde, l’explosion d’un obus et le soldat mort.
Ces compositions ne glorifient pas la guerre. Elles en montrent au contraire la dureté et la souffrance.
L’écrivain et critique Albert Thibaudet écrivait en 1924 que ces quatre bas-reliefs étaient des tableaux d’une « simplicité austère », qui « n’idéalise pas la guerre », mais en restitue toute la dureté.
Gabriel Jeanton, historien et président de la Société des Amis des Arts et des Sciences de Tournus, soulignait lui aussi la particularité des soldats de Mathivet : des hommes écrasés par la mitraille, la boue et les gaz, mais dont la représentation conserve une grande noblesse.
Mathivet réalisera également des bas-reliefs pour les monuments aux morts de Blanot, Cormatin et Chalon-sur-Saône, ainsi que plusieurs monuments liés à la Résistance après la Seconde Guerre mondiale.
Le choix du Villars
Après la guerre, Mathivet conserve un atelier à Paris. Mais il choisit finalement de revenir dans sa région natale.

En 1926, il achète au Villars un atelier installé dans la cour de l’ancien prieuré, à proximité immédiate de l’église romane Sainte-Marie-Madeleine. Il y aménage progressivement son lieu de travail et y installe les conditions nécessaires à sa pratique de la sculpture.
À partir de 1929, il y travaille de façon permanente et ne quittera plus véritablement le village.
C’est là qu’il produit l’essentiel de son œuvre. Dans cette cour, sous la lumière de la verrière de son atelier, il travaille la pierre, le marbre et la terre glaise.
Le choix du Villars n’est pas celui d’un artiste qui renonce à l’art pour retourner à la campagne. Au contraire, Mathivet y trouve les conditions qui lui permettent de travailler comme il l’entend, loin des contraintes de la vie parisienne.
Il y retrouve aussi un environnement qu’il connaît intimement : les paysans, les vignerons, les pêcheurs, les femmes et les enfants du village deviennent ses modèles.
Les Vlérons comme modèles
Mathivet a besoin de modèles et les trouve tout naturellement autour de lui.
Beaucoup de ses modèles sont des Vlérons et des Vléronnes. Le sculpteur observe les habitants du village, leurs attitudes, leurs gestes et leur manière de travailler.
Cette proximité avec le monde rural donne à son œuvre un caractère très particulier. Ses personnages ne sont pas des figures abstraites : ils viennent du monde qu’il connaît.
Il représente les moissonneurs, les vendangeurs, les pêcheurs, les paysannes, les enfants et les familles. Il s’intéresse particulièrement aux scènes de la vie quotidienne.
Une ancienne habitante du Villars, Liliane Guy-Richy, qui était enfant dans les années 1930 et dont la famille habitait à proximité immédiate de l’atelier, a laissé un témoignage précieux sur cette période.
Elle raconte comment elle le voyait travailler à l’aide de sa masse, de son ciseau et de son compas, tandis que les éclats de pierre volaient autour de lui mais aussi comment elle voyait apparaître sous ses yeux des « moissonneurs, vendangeurs, pêcheurs, paysannes ou belles naïades ».
Elle raconte également que Mathivet se montrait particulièrement patient avec les enfants. Pour obtenir quelques instants de tranquillité lorsqu’ils venaient le voir travailler, il leur donnait de la terre glaise à modeler.
Une sculpture des formes amples et simplifiées
L’art de Mathivet se caractérise par des formes massives, amples et simplifiées.
Il s’inscrit dans le courant de la sculpture moderne qui, au début du XXe siècle, recherche une beauté plus épurée et monumentale. Son œuvre présente notamment des affinités avec les recherches d’Aristide Maillol.
Mathivet s’éloigne ainsi du naturalisme académique et du goût pour les détails minutieux. Ses personnages sont construits autour de grandes masses et de silhouettes fortes.
Il travaille aussi bien la pierre que l’argile. Il réalise des statuettes, des groupes, des bustes et des bas-reliefs.
Ses sujets restent pourtant profondément humains : une femme, un enfant, un paysan, un pêcheur, une moissonneuse.
Cette association entre la simplicité des formes et la familiarité des sujets donne à son œuvre une identité très personnelle.
Les œuvres du Villars
Une exposition organisée dans son atelier du Villars le 11 novembre 1934 permet de mesurer l’importance de sa production.
Le critique Pomathieu, membre de l’Académie de Mâcon, décrit alors plusieurs œuvres présentées dans l’atelier : une jeune fille à la source, des poilus sculptés dans un marbre grisâtre, une jeune moissonneuse endormie, une porteuse de fruits et plusieurs groupes polychromes représentant le Printemps, l’Été, l’Automne et l’Hiver.
Il insiste sur la force et la concision des œuvres, où les silhouettes déterminent toute la composition.
Mathivet expose également régulièrement dans les Salons parisiens.
Parmi les œuvres présentées au fil des années figurent notamment :

- Vendange, groupe en plâtre, 1924 ;
- Vendange, petit groupe en pierre, 1925 ;
- Retour des champs, statuette en pierre, 1926 ;
- Homme à l’épervier, 1927 ;
- Buste de Péneau, sculpteur, 1928 ;
- La Femme au panier, marbre, 1929 ;
- Femme donnant à manger aux poules, pierre dure, 1930 ;
- Jeune fille aux chèvres, pierre dure, 1930 ;
- Baigneuse s’essuyant, pierre dure, 1930 ;
- Vigneron en fin de journée, pierre dure, 1931 ;
- Femme aux gerbes, pierre dure, 1931.
Il réalise également des objets décoratifs : vases, plats, serre-livres, brûle-parfums ou cendriers.
Parmi ses œuvres aujourd’hui conservées ou visibles dans la région, on peut notamment citer La Bressane, à Cuisery, les monuments aux morts de Tournus, Blanot et Cormatin, ainsi que plusieurs œuvres conservées au musée Greuze de Tournus, dont un buste du compositeur Edgar Varèse.

Un artiste et un pédagogue
Installé au Villars, Mathivet ne se contente pas de travailler dans son atelier. Il transmet également son savoir. Excellent pédagogue, il accueille notamment dans son atelier le jeune sculpteur Maxime Descombin, venu se former auprès de lui. Il enseigne également pendant quelque temps la sculpture à l’École des Beaux-Arts de Mâcon.
Son atelier du Villars devient ainsi un véritable lieu de formation et de rencontre. Mathivet y reçoit ses élèves, mais aussi les nombreux modèles dont il a besoin pour son travail. Beaucoup sont des habitants du village, les Vlérons et les Vléronnes, qui lui inspirent ses paysans, ses pêcheurs, ses femmes et ses scènes de la vie quotidienne.
Cette proximité avec les habitants nourrit profondément son œuvre. Mathivet ne cherche pas des modèles idéalisés : il observe son environnement immédiat et transforme en sculptures les figures et les gestes familiers de la vie rurale.
La Seconde Guerre mondiale et le retour au Villars
En 1939, Mathivet est de nouveau mobilisé comme capitaine. La guerre l’oblige à abandonner temporairement ses fonctions de conseiller municipal au Villars. Après la débâcle, il revient au village avant de partir quelque temps pour Dijon.
À Dijon, il enseigne la sculpture à l’École des Beaux-Arts. Mais cette vie ne lui convient guère. Il supporte mal les contraintes d’une activité institutionnelle et ressent profondément la nostalgie du Villars.
Il finit par revenir définitivement au village et retrouve alors son atelier, ses outils, ses vieux vêtements et ses sabots, mais surtout cette liberté à laquelle il tient tant.
Un homme engagé dans la vie du village
Mathivet n’est pas seulement un artiste vivant au Villars : il participe également à la vie de la commune.
Il est adjoint au maire de 1948 à 1959.
Il partage aussi les habitudes des habitants du village. Comme beaucoup de Vlérons, il aime particulièrement la pêche en Saône. Lorsqu’il souhaite se détendre, il descend au bord de la rivière, prend sa barque et part pêcher.
Cette image du sculpteur quittant son atelier pour « descendre en Saône » résume assez bien le personnage : un artiste reconnu, décoré et exposant dans les Salons, mais qui préfère la vie simple du village aux honneurs de la capitale.
Marinette
La vie personnelle de Mathivet est marquée par une femme, Marie-Louise Verneret, surnommée Marinette.
Couturière et « petite main », elle travaille pour de grands couturiers parisiens, qui viennent parfois la chercher en voiture pour quelques semaines avant les collections.
Elle meurt le 10 mai 1949.
Bien que Mathivet et Marie-Louise Verneret ne soient pas mariés, elle figure sous le nom de Marie Mathivet sur la tombe du sculpteur.
Mathivet réalise également sur la pierre une sculpture représentant les outils de leurs deux métiers : ceux de la couturière et ceux du sculpteur. Ce détail, discret mais très personnel, est l’un des témoignages les plus émouvants de leur histoire.
Les dernières années
À la fin de sa vie, la situation de Mathivet devient plus difficile.
Il vend principalement de petites études en terre cuite. Beaucoup de ces œuvres sont aujourd’hui dispersées chez des particuliers, certaines ayant malheureusement été détruites.
À partir des années 1960, la vieillesse et la maladie affaiblissent progressivement l’artiste. Lui qui avait toujours été robuste travaille de moins en moins et se replie sur lui-même.
Selon le témoignage de Liliane Guy-Richy, il devient alors farouchement solitaire et ne laisse plus entrer personne dans son atelier. Il couvre même certaines de ses sculptures de voiles, par crainte que d’autres artistes ne viennent les copier.
Hospitalisé à Tournus, il meurt le 28 novembre 1966, à l’âge de 79 ans. Il est enterré au cimetière du Villars.
La mémoire d’un artiste au Villars
Après sa disparition, son œuvre reste longtemps insuffisamment connue.
Pourtant, Mathivet a laissé derrière lui une production considérable : monuments commémoratifs, portraits, bustes, groupes sculptés, bas-reliefs, statuettes et études en terre cuite.
Une grande partie de cette œuvre n’est d’ailleurs toujours pas répertoriée et se trouve chez des particuliers.
Le musée Greuze de Tournus conserve plusieurs de ses sculptures et lui a consacré une place importante dans ses collections. À Tournus, une rue porte également son nom.
Mais c’est au Villars que son souvenir prend une dimension particulière.
Son ancien atelier existe toujours. Dans la maison où il travaillait subsistent certains éléments qui permettent encore d’imaginer sa présence : un étau en bois, un escalier de pierre, un pavage décoré de roses portant les initiales D. M., le four où cuisait la terre glaise et un petit abri couvert de tuiles romaines où étaient conservés outils et moulages.
Ces traces modestes sont peut-être plus évocatrices encore qu’un monument.
Elles rappellent qu’entre 1926 et 1966, dans la cour de l’ancien prieuré, un artiste formé à Paris auprès des grands maîtres de la sculpture a choisi de vivre et de travailler au milieu des habitants du Villars.
Un artiste à redécouvrir
Désiré Mathivet aurait pu rester à Paris. Il y avait été formé, avait travaillé dans les ateliers de grands sculpteurs et avait commencé à exposer dans les Salons.
La guerre lui avait apporté les honneurs militaires et une certaine notoriété. Pourtant, il choisit de revenir dans son pays natal.
Au Villars, il trouva une autre forme de liberté : celle de travailler à son rythme, dans son atelier, avec pour modèles les habitants du village et pour sujets les gestes familiers du monde rural. Son œuvre porte profondément la marque de ce territoire.
Ses paysans, ses vignerons, ses moissonneuses, ses pêcheurs, ses femmes et ses enfants sont ceux d’un monde qu’il connaît intimement. Même lorsqu’il traite des sujets plus universels, comme la guerre ou le portrait, il conserve cette sobriété et cette force qui caractérisent son travail.
Mathivet fut un artiste reconnu, mais il resta un homme simple, indépendant et profondément attaché au Villars.
Il consacra toute sa vie à la sculpture sans rechercher la richesse ni les honneurs. Sa véritable richesse fut son œuvre.
Près de soixante ans après sa disparition, le Villars conserve encore les traces de cet artiste qui avait choisi d’en faire son lieu de vie et de création.




