Histoire et symbolique de la croix de la place du Villars

Au cœur de notre paisible village, la place du Villars, ombragée par ses rangées de platanes et de tilleuls, accueille – face au portail de l’église romane Sainte-Marie-Madeleine – une croix en fer forgé posée sur un imposant socle sculpté en pierre calcaire rosée (pierre de Préty) du Mâconnais.

Si ce monument fait partie du paysage quotidien de nos habitants et visiteurs, peu en connaissent la véritable histoire et les anecdotes gravées dans sa pierre depuis plus de deux siècles.

Cet article propose un décodage complet de ses inscriptions, de son architecture et de son ancrage mémoriel pour redécouvrir ce précieux élément de notre patrimoine local.

Un emplacement empreint de mémoire : L’ancien cimetière et le Général Debrun

Placée aujourd’hui au centre d’un espace dégagé et convivial, la croix occupe un emplacement à forte charge historique et émotionnelle : la place de l’Église constituait autrefois l’ancien cimetière paroissial du Villars, entourant immédiatement le lieu de culte comme c’était la coutume sous l’Ancien Régime.

C’est sur ce terrain sacré qu’ont reposé, durant des siècles, des générations de Vlérons, mais également des personnalités de premier plan. Parmi lesquelles figurait le Général de Division Jean-Baptiste Debrun (1750-1831), illustre figure des armées de la Révolution et du Premier Empire, né à Mâcon et retiré au Villars où il s’éteignit le 27 avril 1831.

Lorsque le cimetière paroissial fut désaffecté puis transféré hors du bourg en 1858 vers son site actuel au lieu-dit le « Creux des Mouilles » (qui abrite aujourd’hui les sépultures d’Alfred Cortot et de Gabriel Voisin), les tombes anciennes furent déplacées. Faute de concession individuelle subsistante, la dépouille du Général Debrun fut très probablement transférée dans la fosse commune du nouveau cimetière.

Érigée en 1824, la croix de la place a donc été plantée alors que l’ancien cimetière était toujours en activité, veillant à la fois sur la mémoire des villageois et sur celle du célèbre général d’Empire avant la transformation du site en place publique.

Un monument ancré dans son époque : La Restauration

Après les tourmentes de la Révolution française et de l’Empire, la période de la Restauration voit un vaste mouvement de réinstallation d’éléments religieux dans l’espace public rural.

Partout en France, et tout particulièrement en Bourgogne, on érige ou restaure des croix de chemin et de place.

La croix de la place de Le Villars s’inscrit exactement dans ce contexte : l’une des faces du socle arbore fièrement la date de son érection : 1824.

Une lecture à quatre faces : Le socle dévoile ses secrets

Le bloc central du piédestal en pierre calcaire locale présente des cartouches gravés sur chacune de ses faces. Une observation attentive permet d’en lire l’intégralité :

Face du socleInscription gravéeSignification & Contexte historique  
Face Est Datation1824Année d’inauguration de la croix sous le règne de Louis XVIII / Charles X.
Face Sud Patronyme du CuréMAIRE / CUREDédicace du curé desservant de la paroisse : l’abbé Émiland Maire, né en 1766, alors curé du Villars.
Face Nord Titre du MairePASSERAT / MAIREMention du premier magistrat de la commune : Antoine Passerat, né au Villars en 1794, maire en fonction en 1824.
Face Ouest Dédicace spirituelleCRUX AVEDevise latine traditionnelle signifiant « Salut, ô Croix » (issue du célèbre hymne chrétien Vexilla Regis).

Un clin d’œil de l’histoire : L’homonymie de 1824

L’une des particularités les plus savoureuses de ce monument réside dans la croisée de ses inscriptions : en 1824, la paroisse et la commune étaient guidées par deux figures tutélaires dont l’association crée une curieuse coïncidence patronymique :

  • D’un côté, le pouvoir spirituel représenté par l’abbé MAIRE, curé de la paroisse.
  • De l’autre, le pouvoir civil représenté par le maire M. PASSERAT.

La juxtaposition des gravures MAIRE CURE et PASSERAT MAIRE a parfois entretenu la confusion au fil du temps, laissant penser qu’il s’agissait simplement de la mention des fonctions « Le Maire » et « Le Curé ». Il s’agit pourtant bel et bien du nom de famille du curé gravé aux côtés de celui du maire !

Caractéristiques architecturales et composition globale

Dans sa configuration actuelle, le monument réunit deux époques de fabrication distinctes :

  • Le soubassement : Une large dalle en pierre de taille assurant la stabilité de l’ensemble, surmontée d’une table à double moulure réhabilitée en 2017 avec la contribution de l’association Les Amis du Villars.
  • Le piédestal d’origine (1824) : Un dé quadrangulaire massif taillé dans le calcaire ocre-rosé typique des carrières du Mâconnais.
  • La croix en fer forgé actuelle : Une pièce d’artisanat d’art équilibrée, dotée à sa base de deux volutes en cœur et prolongée aux extrémités du croisillon par des fers en pointe de flèche et de délicates arabesques à la croisée.

Le mystère de la croix en pierre

Une découverte iconographique : L’ancienne croix en pierre

Cette photographie ancienne issue d’archives familiales apporte un éclairage inédit sur l’histoire visuelle du monument :

  • Un fût et une croix monolithiques : Avant la pose de la ferronnerie actuelle, le socle de 1824 supportait un imposant fût cylindrique en pierre, couronné d’une grande croix également sculptée dans le calcaire. Le haut du croisillon laissait deviner la silhouette d’un Christ sculpté.
  • Datation relative du cliché : L’absence de tombes autour de la structure sur cette prise de vue confirme un cliché postérieur à 1858 (après le transfert du cimetière paroissial).
  • Une évolution matérielle : Exposée au gel et au mauvais temps, la croix en pierre d’origine s’est probablement dégradée au fil du XXᵉ siècle. Elle a alors été remplacée par l’ouvrage en fer forgé plus léger que l’on observe aujourd’hui, posé directement sur la table de pierre d’origine.

Ressemblance esthétique et devenir de la pierre

  • Ressemblance avec le Calvaire Canard : C’est tout à fait possible. À l’époque, les tailleurs de pierre locaux (ou les ateliers de la région mâconnaise) utilisaient des standards de socles et de fûts très proches pour les croix votives rurales.
  • Qu’est-elle devenue ? : C’est le sort tragique de beaucoup de petits calvaires ou socles anciens lors de réfections de voirie au XXᵉ siècle. Soit la pierre a été brisée et enfouie sur place lors d’aménagements de la place, soit elle a été déplacée (parfois récupérée pour un autre usage ou intégrée dans un muret privé ou communal).

C’est typiquement le genre d’enquête de mémoire orale à mener auprès des anciens du village ! Il ne vous reste plus qu’à vous munir de vos loupes d’enquêteurs…